Les attaques contre le patrimoine culturel sont largement condamnées comme des attaques contre l'humanité elle-même. Au XXIe siècle, nous devons reconnaître une vérité tout aussi urgente : cibler les infrastructures scientifiques et technologiques, c'est s'attaquer à l'avenir de l'humanité.
Des rapports récents en provenance d'Iran font état de dégâts sur des installations à Université de Technologie Sharif Les attaques perpétrées à Téhéran durant les hostilités en cours suscitent de vives inquiétudes, non seulement quant à l'escalade d'un conflit régional, mais aussi quant à un dangereux déplacement des frontières de la guerre. Lorsque les universités et leurs centres de données deviennent des cibles, les conséquences dépassent largement les frontières nationales.
La civilisation moderne repose sur le savoir. Ce savoir ne se limite plus aux livres ou aux salles de classe ; il est présent dans les centres de données, les réseaux de recherche et les systèmes cloud qui alimentent la découverte scientifique, l’intelligence artificielle, la médecine et la communication mondiale. Ces infrastructures constituent l’épine dorsale des économies actuelles et le fondement des innovations de demain.
Les frapper, ce n'est pas simplement endommager un bâtiment. C'est perturber les systèmes qui soutiennent les hôpitaux, les réseaux financiers, les plateformes éducatives et les collaborations de recherche à travers les continents. C'est risquer d'anéantir des années, voire des décennies, d'efforts humains accumulés.
Cela soulève une question cruciale et délicate : les infrastructures scientifiques sont-elles encore protégées par le droit international dans la pratique, ou seulement en principe ?
Les Conventions de Genève établissent des protections claires pour les biens civils. Les universités, les instituts de recherche et leurs systèmes de données relèvent pleinement de cette catégorie. Même en cas de suspicion de double usage, les exigences en matière de vérification et de proportionnalité restent élevées. Or, la place de plus en plus centrale des infrastructures numériques dans les domaines civil et stratégique semble brouiller ces frontières.
Cette ambiguïté est dangereuse.
Partout dans le monde, les économies du savoir dépendent d'infrastructures scientifiques sûres et stables. Des systèmes de données qui soutiennent la recherche en physique des particules au CERN aux plateformes cloud exploitées par Amazon Web Services et Google, en passant par les bases de données biomédicales gérées par des institutions comme l'Institut européen de bioinformatique, la vie moderne repose sur des fondements numériques interconnectés.

L'essor d'une économie basée sur les connaissances est étroitement lié à la mondialisation et à l'expansion des technologies de l'information, qui ont transformé la manière dont les connaissances sont produites, partagées et consommées. L'éducation apparaît comme une ressource essentielle, déterminant la capacité des individus à s'intégrer dans ce nouveau contexte économique. Toutefois, cette transformation soulève également des inquiétudes quant à la fracture numérique, qui met en lumière les inégalités d'accès aux technologies et aux connaissances, risquant d'exclure certains groupes d'une pleine participation à cette économie.
De plus, l'interaction entre savoir et structures économiques suggère que les réseaux sociaux et le capital culturel influencent considérablement la dynamique des marchés. À mesure que le savoir devient une forme de monnaie d'échange, les questions d'accès, d'équité et les dimensions éthiques de la production et de la diffusion du savoir prennent une importance accrue. Globalement, l'économie du savoir reflète une transformation profonde des valeurs sociétales et des pratiques économiques, soulignant le rôle essentiel du savoir dans la construction de la vie contemporaine.
Ces systèmes ne sont pas limités aux frontières nationales. Ils font partie d'un écosystème mondial partagé. Une perturbation dans une région peut se propager largement, affectant la recherche, le commerce et la vie quotidienne de manière difficilement prévisible et souvent impossible à inverser.
Contrairement aux routes ou aux bâtiments, l’infrastructure du savoir ne peut pas toujours être reconstruite. Les données expérimentales perdues, les études à long terme interrompues ou les archives numériques détruites peuvent disparaître définitivement. Le coût n’est pas seulement économique ; il est aussi intellectuel et humain.
Si de telles attaques se banalisent, les conséquences seront dramatiques. Les universités pourraient devenir des cibles stratégiques. La collaboration scientifique risquerait de se rompre. Les pays qui misent sur l'éducation, l'innovation et le capital humain plutôt que sur les ressources naturelles se trouveraient de plus en plus vulnérables.
De fait, le monde entrerait dans une ère où la guerre serait menée non seulement contre des territoires ou des armées, mais contre le savoir lui-même.
Il ne s'agit pas d'une préoccupation théorique. C'est un échec politique en train de se profiler.
La communauté internationale a établi de longue date des normes pour protéger le patrimoine culturel en période de conflit, reconnaissant que sa destruction appauvrit l'humanité entière. Les infrastructures scientifiques méritent une clarté et une application similaires. Les enjeux sont, à bien des égards, encore plus importants. Le patrimoine culturel préserve notre passé ; les infrastructures scientifiques façonnent notre avenir.
Il est désormais nécessaire non seulement de condamner les incidents isolés, mais aussi de réaffirmer – et de moderniser – les normes internationales. Des critères clairs doivent définir le statut protégé des infrastructures scientifiques et technologiques. Des mécanismes doivent être mis en place pour enquêter sur les violations et garantir les responsabilités. Enfin, les États doivent prendre conscience que des décisions tactiques à court terme peuvent avoir des conséquences mondiales à long terme.
Le silence est éloquent. Si le ciblage des infrastructures du savoir reste sans réaction significative, il risque de devenir acceptable. Et une fois ce cap franchi, le problème ne se limitera plus à une seule région ou à un seul conflit.
L'histoire retiendra non seulement ce qui a été détruit, mais aussi la façon dont le monde a réagi.
Protéger les infrastructures scientifiques, c'est protéger les conditions qui rendent le progrès possible. C'est préserver la médecine, l'éducation, l'innovation et la recherche commune du savoir.
À l'ère du savoir, la défense de ces systèmes n'est pas une option, elle est essentielle.



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